Rapport · Mai 2026

Le RGPD en Europe :
où en sommes-nous vraiment ?

Sept ans après son entrée en application, le Règlement Général sur la Protection des Données a profondément reconfiguré le paysage numérique européen. 2025 marque un tournant : les sanctions atteignent des niveaux records, l'intelligence artificielle force le règlement à se réinventer, et les PME ne sont plus à l'abri. Analyse comparative Europe, France, Italie.

🇪🇺 Europe 🇫🇷 France (CNIL) 🇮🇹 Italie (Garante) Données : 2024–2025
01 — Vue d'ensemble

L'Europe durcit le ton

Entré pleinement en application le 25 mai 2018, le RGPD est aujourd'hui le régime de protection des données le plus ambitieux du monde. En sept ans, les autorités nationales de surveillance ont construit une jurisprudence dense, des procédures affinées et une culture de l'accountability qui s'impose progressivement aux entreprises, grandes et petites.

2025 marque une inflexion claire : moins de décisions qu'en 2024, mais des amendes structurellement plus lourdes. La logique n'est plus de multiplier les rappels à l'ordre, elle est de frapper fort pour que le message passe.

1,15 Md€
Amendes RGPD prononcées en Europe en 2025
330+
Décisions de sanction à l'échelle européenne
6 Md€
Total cumulé des amendes RGPD depuis 2018
530 M€
Record absolu : amende TikTok (Irlande, 2025)
"Pour les entreprises, 2025 est l'année où le RGPD a changé de nature : ce n'est plus une ligne de conformité budgétaire, c'est un risque opérationnel majeur chiffré en centaines de millions."

Les infractions les plus sanctionnées

Derrière les grands titres sur les GAFAM, cinq types de manquements concentrent l'essentiel des décisions des autorités de contrôle à travers toute l'Europe :

🔍 L'effet "guichet unique"

Le mécanisme de guichet unique permet à une autorité nationale de traiter les affaires transfrontalières au nom de toute l'Europe. L'Irlande — où siègent Meta, Apple, Google, TikTok — reste la plaque tournante des grandes décisions. Mais la France et l'Italie montent en puissance sur les acteurs nationaux et mid-market.

Les grandes sanctions symboliques de 2025

Ces chiffres spectaculaires masquent cependant un paradoxe : pour TikTok ou Google, 530 ou 325 millions d'euros représentent quelques heures de chiffre d'affaires mondial. La question de la proportionnalité réelle de ces sanctions reste entière.


02 — Focus France

La CNIL passe en mode haute intensité

🇫🇷
France — CNIL
Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés
486,8 M€
Cumul des amendes prononcées en 2025
83
Sanctions en 2025 (contre 87 en 2024)
143
Mises en demeure adressées en 2025
259
Décisions au total en 2025

2025 est la deuxième année la plus active de l'histoire de la CNIL, derrière 2023. La tendance est claire : moins de décisions en volume, mais un montant cumulé qui explose. La CNIL prononce moins mais frappe beaucoup plus fort. En 2024, le cumul des amendes atteignait 55,2 millions d'euros. En 2025 : 486,8 millions. Une multiplication par presque neuf.

Ce bond est largement dû aux grandes décisions internationales adoptées en coopération avec les homologues européens, notamment dans le cadre du mécanisme de guichet unique. Mais la CNIL ne délègue plus la partie nationale.

La procédure simplifiée : accélérer pour mieux sanctionner

Créée par décret en 2022, la procédure simplifiée permet de sanctionner des manquements évidents sans passer par la formation restreinte complète, pour des amendes plafonnées à 20 000 euros. Résultat : les délais passent de 18 à 24 mois en procédure normale à 4 à 6 mois. En 2025, 60 % des sanctions de la CNIL ont emprunté cette voie. La machine à sanctionner s'est fluidifiée.

Les grandes décisions françaises (2025 — début 2026)

La PME dans le viseur

Jusqu'à récemment, la CNIL se concentrait sur les grands acteurs. La logique était pragmatique : l'impact symbolique et économique y est maximal. Mais le paysage change. En 2025, 32 % des entreprises contrôlées étaient des PME ou des TPE. Pour une structure de 20 salariés, une amende de 50 000 euros peut représenter une menace existentielle. Le signal est sans équivoque : personne n'est plus à l'abri.

Les priorités 2026 de la CNIL

La CNIL a annoncé cinq axes d'action prioritaires pour 2026 :


03 — Focus Italie

Le Garante, pionnier discret de l'IA

🇮🇹
Italie — Garante
Autorità Garante per la Protezione dei Dati Personali
835
Décisions adoptées en 2024
468
Mesures correctives et sanctions en 2024
24 M€
Amendes perçues en 2024
4 090
Réclamations traitées en 2024

L'Italie se distingue en Europe par un volume de décisions particulièrement élevé — 835 en 2024 — mais avec des montants individuels généralement plus modestes que la France ou l'Irlande. Le Garante fonctionne plutôt comme un régulateur de terrain, ancré dans le quotidien des organisations, qu'il s'agisse du secteur public, de la santé ou du marketing direct.

Sa singularité la plus notable reste son positionnement précoce et volontariste sur l'intelligence artificielle. Dès 2023, le Garante avait bloqué temporairement ChatGPT — une première mondiale — avant de conclure une procédure longue et suivie qui s'est terminée en 2024 par une sanction de 15 millions d'euros assortie d'une campagne d'information obligatoire.

Les grandes décisions italiennes (2024–2025)

Le secteur public, angle mort structurel

Une donnée ressort du bilan 2024 du Garante : près d'un quart des violations de données notifiées concerne le secteur public. Administrations locales, systèmes d'information de l'État, bases de données de l'éducation et du travail — le Garante a demandé une vigilance accrue sur la diffusion illicite de données, les contrôles d'accès et les systèmes de conservation.

🤖 L'Italie et l'IA : un cas d'école européen

En bloquant ChatGPT dès mars 2023, le Garante a posé un précédent qui a résonné dans toute l'Europe. Même si le blocage a été levé après quelques semaines, l'istruttoria (enquête formelle) qui a suivi — conclue en 2024 — a produit la première sanction significative d'un grand modèle d'IA en Europe : 15 millions d'euros à OpenAI, avec obligation de lancer une campagne d'information nationale. Le Garante a ainsi démontré qu'une autorité nationale pouvait pousser un acteur mondial à rendre des comptes.

Le premier Code de conduite pour le télémarketing

En 2024, l'Italie a franchi une étape réglementaire concrète avec l'approbation du premier Code de conduite sectoriel pour le télémarketing. Un instrument prévu par le RGPD lui-même (article 40), mais rarement activé dans les États membres. Ce code formalise les obligations des opérateurs, encadre l'utilisation des listes de contacts et prévoit des mécanismes de certification. Un modèle que d'autres secteurs pourraient suivre.


04 — Comparatif

France vs Italie : deux cultures de l'autorité

Critère 🇫🇷 France (CNIL) 🇮🇹 Italie (Garante)
Volume de sanctions (2024–2025) 83 sanctions (2025), dont 60 % par procédure simplifiée 468 mesures correctives et sanctions (2024)
Montants prononcés 486,8 M€ en 2025 (vs 55 M€ en 2024) 24 M€ perçus en 2024
Posture dominante Frappes ciblées, montants records, procédure accélérée Volume élevé, présence sectorielle, terrain opérationnel
Positionnement IA IA générative priorité 2026 ; intersection RGPD + AI Act Pionnier : blocage ChatGPT 2023, sanction OpenAI 2024
PME dans le viseur 32 % des contrôles 2025 visent des PME/TPE Présence sectorielle large (santé, PA, commerçants)
Coopération européenne 4 décisions en coopération en 2025 ; 9 projets examinés Participation active au mécanisme de cohérence EDPB
Secteur public France Travail (5 M€), aide sociale à l'enfance (mises en demeure) 25 % des violations déclarées — priorité affichée du Garante
Instrument innovant Procédure simplifiée (délai 4–6 mois) Code de conduite télémarketing (Art. 40 RGPD)
La France est devenue l'autorité de protection des données la plus active d'Europe en volume de sanctions — devant l'Italie et l'Espagne — même si les montants individuels restent inférieurs à ceux de l'Irlande, où siègent les grandes plateformes.

05 — Perspectives

Ce qui change en 2026

2026 s'annonce comme une année de convergence réglementaire inédite. Le RGPD ne fonctionne plus seul : il entre en interaction directe avec l'AI Act, NIS2, le Digital Markets Act et l'ePrivacy. Pour les organisations, cela signifie une complexité croissante, mais aussi une logique commune qui se dessine : transparence, minimisation, évaluation des risques, documentation des décisions.

L'AI Act entre en application

Le 2 août 2026 marque l'entrée en application effective de l'AI Act pour les systèmes d'IA à haut risque. Or, tout système d'IA qui traite des données personnelles doit simultanément respecter le RGPD. La CNIL et le Garante ont toutes deux annoncé que cet axe sera une priorité. Pour les entreprises qui utilisent de l'IA générative, la question de la base légale pour entraîner les modèles devient urgente.

Le Digital Omnibus : simplification ou illusion ?

La Commission européenne pousse le Digital Omnibus, un texte censé simplifier certaines obligations du RGPD — notamment pour les PME : moins de bannières cookies, délais de notification allongés, harmonisation entre RGPD, NIS2 et ePrivacy. Sur le papier, l'intention est louable. Mais les experts sont sceptiques : les sanctions continuent de tomber plus vite et plus fort. La simplification normative ne dispense pas de la conformité immédiate.

Les transferts internationaux, un sujet qui ne disparaît pas

Depuis l'arrêt Schrems II (2020), le transfert de données vers les États-Unis reste un sujet complexe. L'accord UE–États-Unis "Data Privacy Framework" offre un cadre, mais des recours judiciaires sont en cours. TikTok a démontré que les transferts vers la Chine n'étaient pas acceptables. Des milliers d'organisations européennes utilisent encore des outils américains sans avoir formalisé les garanties appropriées.

📌 Ce que cela signifie concrètement

Les organisations qui ont déjà une bonne gouvernance RGPD sont mieux positionnées pour l'AI Act : les principes sont identiques — transparence, minimisation des données, évaluation des risques, documentation. Être conforme au RGPD ne suffit plus à l'ère de l'IA générative, mais c'est un point de départ solide. L'enjeu de 2026 est de démontrer la conformité, en continu, et pas seulement de la déclarer.

Une chose est certaine : le paradoxe des sanctions géantes disproportionnées aux revenus des grandes plateformes interroge encore la crédibilité du système. Quand 530 millions d'euros représentent pour TikTok environ 2,64 euros par utilisateur concerné, la donnée personnelle risque de devenir de fait une marchandise à faible valeur, malgré les textes. C'est le défi de la prochaine décennie réglementaire.